Questions à : Justine Oxalis

Ce mois-ci, questions à la photographe de rue Justine Oxalis.
1-Peux-tu te présenter rapidement ? et 2- Depuis quand fais-tu de la photo ? et comment as-tu commencé ?

J’ai commencé les cours de dessin et de peinture à l’âge de 9 ans, et j’ai continué jusqu’à mes 20 ans, en parallèle de mes études universitaires et d’un master consacré à l’architecture funéraire du XIXe siècle. En 2020, mon partenaire m’a offert un appareil photo. À partir de ce moment-là, j’ai commencé à me promener dans le quartier en faisant semblant de prendre des photos. Je n’avais aucune technique, et je ne savais que vaguement ce qu’était la photo de rue. Cependant, mes années de cours et de pratique de dessin m’ont permis très rapidement de savoir cadrer mes clichés, discerner, dans l’instantanéité d’une scène, d’un mouvement, d’une expression, toute la beauté et la grâce qu’on s’obstine à ignorer.

3- Comment décris-tu ton style de photos ?

Je travaille presque exclusivement le noir et blanc qui me permet de décoller de la surface du monde, de simplifier mon regard. L’enchevêtrement des couleurs, par son côté séduisant et envoûtant, me donne l’impression de ne pas saisir totalement la substantifique moelle.  Avec le monochrome, je mets en place un cocoon de pureté pour l’accueillir et l’imprimer en filigrane sur mon cliché. Mon approche se traduit par un style viscéral et cru, qui refuse l’artifice et cherche à révéler la vérité brute, parfois dérangeante, mais toujours profondément humaine.

Lorsque j’appuie sur la gâchette, je prends une décision visuelle spontanée qui est basée sur une pulsion, une résonnance, ce n’est pas un processus de pensées rationnel. Néanmoins, ce qui m’intéresse, plus que toute expression extériorisée et évidente, c’est l’ombre de l’individu, la partie d’inconscient qui demeure inexplorée et cachée même pour le propre sujet du cliché..

4- Argentique ou numérique ? Quel(s) boitier(s) ?

Je travaille avec un Lumix GX9 équipé d’un zoom 12-35mm F2.8. Dernièrement j’ai fait l’acquisition d’un Ricoh GR IV, compagnon plus léger et discret pour les longues errances de street photo. Les échanges avec mes pairs, centrés sur la précision technique, me laissent à distance. Lorsque je contemple une photo je ne cherche pas le secret de son exécution. Ce qui m’importe, ce n’est pas la réussite technique, c’est l’élan fragile qui traverse la scène, la vibration qui s’impose et que l’on ne peut expliquer.

5- Quels sont tes projets en cours ou futurs ?

Je travaille actuellement sur deux séries.

La première série, « Mélopée de l’absence » explore le deuil d’un enfant et de la maternité. C’est la douleur nue de vivre, qui retire le sommeil comme on retire un drap. Les pièces se taisent, les objets de l’absent deviennent reliques. Chaque photographie est une errance spectrale, un passage entre les mondes. La fumée, présente sur chaque image, incarne ce qui demeure : l’âme qui reste quand le corps s’en va trop vite. Elle ne s’élève pas et ne descend pas, elle demeure suspendue. comme lui, comme nous, incapables d’accepter. Le deuil n’a pas de forme, mais cette fumée en dessine une. Elle est la trace de ma perte, intime et irréductible, que je transmets par ces images.

Dans la série « Vois-tu mes larmes muettes assécher les rues », sous le vernis miroitant des apparences et des distractions des villes modernes, apparaissent des individus atomisés, dominés par des émotions élémentaires de désespoir et de fatigue de vivre. Toute présence s’accompagne d’une absence fondamentale, sorte de néant aspirant les corps, engloutissant les énergies. Chaque cliché est ainsi un encapsulage de quelque chose de puissant, comme un son différent, au milieu du bruit assourdissant de la ville, donnant un sentiment monophonique émouvant et bouleversant. Le point de référence est très local, émis par la seule voix d’un être, tout en utilisant le vaste espace urbain de développement du sujet.

6- Un.e photographe coup de cœur

Lisette Model pour son regard direct et sans concession.

7- Un petit conseil à donner à toute personne qui aimerait se lancer dans la photo ?

La photographie n’est pas seulement une affaire de savoir-faire ni de maîtrise parfaite. C’est une rencontre brutale avec ce qui surgit, une secousse qu’il faut accueillir sans détour. Si vous voulez vous lancer, engagez toute votre intensité, sans chercher à produire le “beau cliché”. Laissez l’image vous frapper, et répondez par la vérité de votre regard.

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